Rôle du paysagiste entre Collectivités Locales, Administrations Territoriales et Services Extérieurs de l’Etat

Le Maroc Berceau de la tradition territorial et de la pratique Paysagère

Le Maroc est un pays de longue tradition administrative et communale. Depuis la nuit des temps l’Etat marocain a opté pour la décentralisation sous différents statuts et modes d’organisation communautaires et coutumiers ayant prévalu jusqu’à l’accession du régime municipal initié sous le protectorat.

Néanmoins ce n’est qu’au lendemain de l'indépendance qu’une véritable organisation décentralisée a vu le jour par la promulgation du dahir du 2 décembre 1959, et l’adoption de la première charte communale en 1960 annonçant un régime initiatique du processus de décentralisation, portant division administrative du Royaume et créant 801 communes urbaines et rurales pour la première fois sur une base territoriale généralisée. Depuis, les prérogatives des instances élues se sont largement étendues et la collectivité locale commence d’ores et déjà à s’imposer en tant que partenaire incontournable.

Après un demi-siècle, et devant les évolutions importantes qu'a connues le Maroc en matière de décentralisation, la volonté de sa Majesté le Roi Mohammed VI vient pour donner un nouvel élan à ce processus, d’abord à travers une nouvelle charte communale en 2009, ensuite vient la promulgation de la nouvelle constitution en  2011 qui a tracé de nouvelles perspectives de la régionalisation avancée pour aboutir en 2015 à l’adoption des lois organiques pour les régions, pour les préfectures et provinces, et pour les communes.

Au même niveau, la Pratique Paysagère représente une tradition ancestrale au Maroc, ancrée dans l’histoire du pays, d’abord à travers les cités impériales, à l’instar de Marrakech, Fès et Meknès, conçues sous forme de cités-jardins, avec leurs jardins historiques, leurs aménagements hydrographiques, leurs immenses vergers Agdals. Ensuite dans les oasis et palmeraies du Sud et Sud-Est qui regorgent de procédés séculaires témoins d’une grande symbiose entre l’Homme à la nature dans toutes ses composantes : eau, sol, et végétal.

L’autorité coloniale, française en particulier, a su préserver ce patrimoine paysager en exerçant son intervention urbanistique à l’extramuros et à l’écart des entités paysagères patrimoniales. Une action qui a pris la forme d’un laboratoire expérimental pour les théories de systèmes de parcs, développées par le paysagiste et urbaniste JC Nicolas Forestier, et mise en œuvre par Henri Prost aux débuts du XXème siècle sur les nouvelles villes de Rabat, Casablanca, Marrakech Fès et Meknès.

role paysagisteAprès la définition du métier de Paysagiste par l’IFLA (International Federation Of Landscape Architect) en 1948, il fallait attendre 30 ans pour voir apparaitre la première formation en Architecture de Paysage au Maroc. Une formation initiée par l’IAV Hassan II en collaboration avec l’ENSP de Versailles et l'ENITHP d'Angers.

Depuis, l’effectif des paysagistes diplômés et exerçant au Maroc n’a cessé de croitre pour atteindre plus de 400, constitué à 95% par les lauréats de la filière "Architecture du Paysage" de l’IAV Hassan II. Cet effectif exerce dans les Bureaux d’Etudes Techniques Paysagères, les sociétés d’aménagement paysager, les établissements publiques et semi-publiques et surtout dans les administrations territoriales et les collectivités locales. Ils représentent ainsi le fer de lance dans la concrétisation de la forte volonté des hautes instances marocaines pour un développement économique et urbain durable et équilibré.

 

Le Paysagiste, Maitre d’œuvre pluridisciplinaire

C’est ainsi que depuis les années 1980, les cadres paysagistes ont participé fortement à l’amélioration du cadre de vie des citoyens marocains à travers des actions verticales et horizontales, allant de la planification territoriale et urbaine, à l’aménagement et le modelage de l’espace public tout en étant soucieux de la préservation et la valorisation du patrimoine naturel, paysager, et culturel de plusieurs villes du Royaume.

Depuis, le cadre paysagiste joue le rôle de chef d’orchestre de l’action paysagère à l’échelle de la ville comme à l’échelle territoriale, en occupant des postes de responsabilité dans les Services ou Divisions de l’Environnement et des Espaces Verts. Par la pratique de ses fonctions, le paysagiste est en quête perpétuelle d’un espace public à la fois esthétique et utile.

En s’appuyant sur ses compétences artistiques, son savoir-faire technique pluridisciplinaire, le paysagiste est Le Maitre d’Œuvre des aménagements publics par excellence. Ils réalisent les conceptions et les études techniques d’aménagement de boulevards et avenues, des places et squares, de parcs et jardins, des berges d’oueds et corniches, des jardins de jeux et terrains de sport, des ceintures vertes…etc. Dans le cas de projets de grande envergure, la prestation d’Etudes peut être externalisée à des BET spécialisés en Paysage.

Après l’achèvement de la phase « Etude », la préparation des DCE et le lancement des Appels d’Offres, le Paysagiste se transforme en Maitre d’Ouvrage et assure le suivi des travaux de réalisation et le bon déroulement des aménagements, en veillant sur le respect des règles de l’art, des cahiers de charges et des conceptions et plans établies auparavant.

Contrairement aux autres corps de métier, la relation du paysagiste avec ses aménagements ne s’arrête pas au moment de l’achèvement des travaux, mais s’inscrit plutôt dans un processus de durabilité. L’entretien et la préservation, mais aussi l’amélioration continue des espaces aménagés constituent une tâche primordiale dans le travail du Paysagiste.

 

Le Paysagiste, chef d’orchestre et coordinateur de l’action paysagère

Ce rôle vertical n’est pas le seul qui préoccupe le paysagiste, puisqu’il se retrouve souvent amené à collaborer horizontalement avec l’ensemble des intervenants dans l’aménagement de l’espace public, au niveau local et régional.

En effet, le Paysagiste constitue un point d’appui pour l’élaboration et la mise en œuvre des politiques liées à d’aménagement de l’espace public. D’une part, les directives des Chefs de l’administration territorial et les présidents de collectivités locales.

Ainsi le Paysagiste, en étant fonctionnaire de l’administration territoriale ou de la collectivité locale, participe à l’élaboration des politiques d’aménagement et d’équipement des espaces publics et à l’exercice des attributions de la collectivité locale en matière de politiques urbaine. Il assure également la coordination des actions des différents acteurs locaux tout en faisant valoir les orientations prioritaires adoptées par la collectivité locale et l’autorité territoriale.

role paysagiste 2Sur le plan « urbanisme et aménagement territorial », et dans le cadre de la commission permanente chargée de l’urbanisme, de l’aménagement du territoire et de l’environnement, le Paysagiste exerce un droit de regard sur les documents d’urbanisme, tels que le Plan d’Aménagement, le Schéma Directeur d’Aménagement Urbain et le Plan Vert. Il émet ses remarques et ses propositions de rectifications aux Agences Urbaines, avant la soumission de ces documents à l’approbation du conseil communal.

Il participe également au développement local, à travers sa contribution dans l’élaboration du plan de développement communal, en proposant des programmes et politiques paysagères et environnementales capables de promouvoir l’attractivité économique de la ville et l’amélioration du cadre de vie de ses habitants.

Le Paysagiste est au premier rang de la lutte pour la protection de l’environnement et l’amélioration du cadre de vie de la population. il intervient Au moment de la programmation budgétaire pour défendre l’allocation des moyens financiers suffisants à la concrétisation des programmes de préservation du patrimoine paysager de la ville. Son intervention se fait auprès de la commission chargée de « la planification, des affaires économiques, du budget et des finances » à travers la commission de « l'urbanisme, de l'aménagement du territoire et de l'environnement » ou la commission chargée des « services publics ».

Le rôle de coordinateur se traduit également par la participation à l’élaboration de conventions de partenariat multipartites, axées sur des programmes de développement local, de protection des ressources et sites d’intérêt écologique et paysager, et la valorisation du patrimoine local.

Finalement, l’impact de l’action du paysagiste s’étend également à la sensibilisation pour la protection de l’environnement, par la participation aux conférences et séminaires scientifiques, par l’aide aux programmes de recherche scientifique, et par le soutien apporté à la société civile œuvrant pour la cause environnementale et le développement durable.

 

Après 40 ans d’existence, les messagers du paysagisme marocain contemporain peinent encore à briser les murs en béton pour retrouver le chemin des ancêtres et repositionner l’Homme et le Paysage au centre du développement urbain.

Malgré les efforts considérables entrepris par les paysagistes, les collectivités locales demeurent prisonnières d’un modèle fixée exclusivement sur le bâti et le quantitatif, dans un mépris total des pratiques paysagères ancestrales transmises de génération en génération.

Ce modèle a échoué à la première épreuve humanitaire imposé par la crise du Covid 19, en constituant l’un facteurs principaux de propagation du virus.

Un résultat qui, aujourd’hui, ne surprend par les adeptes de l’école paysagère qui ont toujours œuvré, et qui continueront à le faire, pour un espace public et un urbanisme à la fois Humanistes et Paysagers.

 

Sources bibliographiques :

  • Ministère de l'intérieur, DGCL : portail national des collectivités territoriales ;
  • Charte Communale, 2009 ;
  • Loi organique relative aux communes, 2015 ;
  • Loi organique relative aux préfecture et provinces, 2015 ;
  • Loi organique relative aux régions, 2015 ;
  • Pierre Donadieu, 2008‐2014 : Paysagistes dans le monde Texte collectif concluant les Chroniques de Topia ;
  • Emmanuelle Bonneau, 2017 : L’urbanisme paysager: une pédagogie de projet territorial ;
  • Richard Trapitzine, 2018 : Pour un urbanisme humaniste.

 

Mohamed AMEZIANE