Enseignement

de l’Architecture du Paysage au Maroc

Aperçu historique

L'enseignement de l'architecture du paysage (AP) est assez récent au Maroc par rapport à d'autres pays, notamment européens et nord-américains. En fait, il a commencé grâce à l'initiative de Monsieur Abdellah Bekkali, fondateur et premier directeur de l'Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II (IAV) qui, en 1978, a décidé d'envoyer des étudiants pour se spécialiser en AP.

M. Bekkali à lhonneurCet homme visionnaire a établi des accords de coopération avec les 2 principales institutions françaises qui formaient dans ce domaine à cette époque. Il s’agissait de l’ENITHP (Ecole Nationale des Ingénieurs des Techniques de l’Horticulture et du Paysage d’Angers) et l’ENSP (Ecole Nationale Supérieure du Paysage de Versailles). Les 2 établissements étaient différents mais complémentaires. La première formait au niveau Ingénieur d’Application (4 ans après le Baccalauréat) en mettant l'accent sur les aspects techniques de l’AP. Pour les étudiants marocains, la formation durait une année après une base générale en horticulture. La deuxième formait au niveau Ingénieur d’Etat (6 ans après le Bac) et abordait principalement les aspects conceptuels de l’AP. Le programme des études consistait en 4 années après 2 années d'études universitaires générales. L'objectif était de permettre aux étudiants de développer suffisamment de compétences, à la fois en termes de concept et en termes de maîtrise d’œuvre pour l’exécution des travaux.

Au total 17 lauréats ont été formés à l’ENITHP sur 6 années et 22 à l’ENSP étalés sur 12 ans. Ils ont, en grande majorité, été recrutés par les services du Ministère de l’Intérieur, en particulier les communes et les provinces.

Etudiants à Tétouan

Cinq lauréats (2 de l’ENITHP et 3 de l’ENSP) ont été affectés à l’Institut de formation des techniciens horticoles paysagistes du Ministère de l’Intérieur dont le siège se trouve à Salé. Cette école a fonctionné en partenariat avec la Direction Générale des Collectivités Locales (DCL) qui décidait du nombre de techniciens à former pour les affecter aux services des espaces verts des communes. Grâce à cette école, quelques centaines de techniciens ont été formés avec une moyenne de 30 lauréats par année. Cette école a formé les techniciens paysagistes de 1980 à 2014, date à laquelle la DGCL a indiqué qu’elle n’avait plus la possibilité d’embaucher les lauréats formés. Plus tard, l’école forme de façon intermittente en fonction de la demande.

Très récemment, le Directeur adjoint chargé de la gestion du Complexe Horticole d’Agadir a créé au sein dudit Complexe l’²Institut des Techniciens Spécialisés en Horticulture et Commercialisation d’Aït Melloul² où il a initié, en septembre 2016, une formation de Techniciens Spécialisés en Aménagement Paysager. Par la suite, il a lancé une Licence Professionnelle délocalisée dont l’orchestration se fait par l’Université d’Angers. Toutefois et assez curieusement, ces formations ont été mises en place sans aucune concertation avec le Département Paysage et Environnement qui est chargé de la formation des Ingénieurs en Architecture du Paysage.

Pour revenir à la formation des Paysagistes de niveau Ingénieur à l’IAV, certains des premiers lauréats diplômés des écoles françaises ont été recrutés par l’IAV en tant qu’enseignants chercheurs. Deux de la formation ENITPH ont réintégré l’horticulture pour des raisons qui leur sont propres et trois de la formation ENSP ont créé un département spécifique au paysage et ont commencé à élaborer un programme pour instaurer la formation au Maroc. Ces 3 Architectes Paysagistes ont été rejoints plus tard par un 4ème lauréat. Ces 4 enseignants chercheurs ont constitué le corps professoral principal pour l’enseignement du paysage à l’IAV. En septembre 2016, l’un d’eux a préféré partir à la retraite anticipée laissant la formation entre les mains des 3 qui restent. Pour faire face aux nombreuses matières à enseigner, l’IAV fait appel à des vacataires constitués d’anciens lauréats dont certains sont dans la fonctions publique et d’autres dans le secteur privé qui apportent leurs expériences dans les divers aspects du métier.

II- Itinéraire de la formation à l’IAV

II.1- Les Ingénieurs d’Application

La formation des paysagistes de niveau Ingénieur d’Application (Bac + 4 années) a débuté en septembre 1984 en tant que branche de spécialisation de l’horticulture. Les étudiants ayant fini le 1er cycle de l’horticulture (2 ans) et qui voulaient se spécialiser en paysage prenaient alors des cours durant une année et demie ; la dernière moitié de la 2ème année étant consacrée à un mémoire de fin d’études. La première année, il y avait peu d’engouement pour cette nouvelle option et il avait fallu bien communiquer pour persuader les éventuels candidats. Mais par la suite, la formation a commencé à séduire surtout par le mode d’intervention des enseignants qui change des traditionnels cours théoriques et probablement le désir des candidats de tenter leur avenir dans un métier nouveau. Lequel métier était lié à l’agriculture par le matériel végétal auquel il fait essentiellement appel mais en était différent par l’approche esthétique qui le caractérise.

Le cursus de formation était entièrement centré sur l’apprentissage en ateliers encadrés par les enseignants chercheurs avec beaucoup de travail sur le terrain ; ce qui était bien apprécié par les étudiants. Le mémoire de fin d’études était consacré à des analyses paysagères de sites ou de jardins historiques mais surtout à des projets d’aménagement concrets où les étudiants utilisaient les outils d’analyse et apprenaient les techniques de « projétation ».

Cette formation au cycle court n’a duré que 5 années (4 promotions). Elle a débuté avec 6 étudiants, puis 8, puis 13 et la dernière promotion, diplômée en 1989, était constituée de 17 personnes. Au total, 44 paysagistes ont été formés dont 4 étrangers (Niger, Liban, Mauritanie, Sénégal).

Les lauréats étaient presque tous recrutés par la DGCL qui les affectait aux services des espaces verts des villes et des provinces. En effet, dès que le profil a été connu, il s’est avéré qu’il répondait bien à un besoin qu’avaient les collectivités territoriales qui se confrontaient aux extensions urbaines et qui devaient adopter des politiques d’aménagement et de gestion des espaces verts publics. D’ailleurs, le besoin en paysagistes était tel que le nombre de lauréats formés ne pouvait pas répondre à la demande des collectivités territoriales. C’est ainsi que plusieurs profils ont dû être embauchés pour remplir le rôle de paysagiste pourvu qu’ils aient un rapport quelconque avec les plantes. Des ingénieurs horticoles, phytiatres et forestiers se sont donc retrouvés dans les services municipaux d’espaces verts à exercer un métier pour lequel ils n’avaient aucune formation. Ce qui a probablement induit en erreur plusieurs décideurs sur les compétences réelles des paysagistes.

II.2- Les Ingénieurs d’Etat

A partir de 1989, le gouvernement marocain avait décidé de supprimer la formation des ingénieurs d’application (Cycle court de 4 années) et de former des ingénieurs sur un cycle long de 6 années. Le recrutement des candidats pour l’architecture du paysage a donc été interrompu pour une année. En septembre 1990 les premiers candidats ont été recrutés pour la spécialisation en paysage.

Ceux-ci avaient une formation générale en agriculture et agronomie qui a duré 4 années. Donc malgré le passage de Bac+4 à Bac+6, la spécialisation en architecture du paysage restait limitée à 2 années, avec moins de cours vu que la totalité de la 6ème année était consacrée au mémoire de fin d’études. Ce raccourcissement de la durée de formation a entrainé une refonte du cursus pour permettre de dispenser les rudiments nécessaires sur 2 semestres au lieu de 3. Cette contraction a été faite au détriment du temps imparti aux ateliers.

Par ailleurs, la spécialité a un peu perdu de son attractivité vu que les enseignants chercheurs responsables de la formation ont dû déployer des efforts presque semblables à ceux déployés en 1984 pour recruter des étudiants. Malgré tout, peu d’étudiants choisissaient cette option de spécialisation. La raison résidait dans le fait qu’ils avaient le souci des débouchés après l’obtention du diplôme. En effet, à partir des années 90, une des premières concrétisations du fameux « désengagement de l’Etat » était de réduire les embauches dans le secteur public. Il fallait donc que les lauréats de l’IAV trouvent des alternatives dans le secteur privé ou s’enhardissent à créer leur propre entreprise. Comme à cette époque, le secteur privé était peu développé dans le domaine des aménagements paysagers, les étudiants hésitaient à choisir la spécialisation en Architecture du Paysage.

Etudiants à Merzouga1992 à 2009, 93 paysagistes ont été formés avec une moyenne de 5 à 6 par année. Il y a eu même des années où aucun étudiant n’avait choisi cette option ; c’était le cas de 1991 et 1993. De plus, ce chiffre est biaisé vu que plusieurs anciens diplômés ingénieurs d’application avaient réintégré la formation (3ème cycle) pour leur promotion au grade d’Ingénieur d’Etat. Il faut rappeler en effet que la réglementation donnait la possibilité aux ingénieurs d’application d’intégrer le 3ème cycle de l’IAV après réussite à un concours d’accès. Dans les 93 paysagistes formés sur cette période, 16 étaient déjà diplômés ingénieurs d’application en architecture du paysage et 14 avaient un diplôme d’ingénieur horticole ou phytiatre mais occupaient des postes de paysagistes dans leurs services. Tous avaient réintégré le 3ème cycle ; les premiers pour mettre à jour leurs connaissances dans le domaine et les autres pour leur mise à niveau, surtout sur le plan des approches et des concepts. Sur cet effectif de 93 paysagistes, il y avait 3 étrangers : une béninoise, un ivoirien et un mauritanien.

II.3- L’intégration du système LMD

Vu l’ouverture du Maroc sur les systèmes de formation européens, il a été décidé de s’aligner sur la réforme de l’enseignement universitaire enclenché par le processus de Bologne qui faisait s’aligner tous les pays européens sur un même mode de formation et des cursus similaires pour faciliter la mobilité des étudiants entre les pays signataires. C’était l’instauration du système LMD (Licence, Master, Doctorat), la licence devant être préparée en 3 années, le Master en 2 années et le doctorat en 3 années (extensibles exceptionnellement à 5). Ce processus fut signé en juin 1999 mais son application n’a pas été instaurée en même temps par les différents pays bien que les réflexions aient été engagées juste après la signature.

L’IAV s’est engagé dans cette réforme qui a demandé quelques années de réflexion pour finalement entrer en application dès septembre 2004. Les programmes de formation ont été réorganisés sur la base d’un premier cycle préparatoire de 2 années et un cycle ingénieur de 3 années, au lieu des 3 années de Licence et 2 années de Master adoptés par l’université. Ce choix a été adopté par toutes les écoles d’ingénieurs. Donc la formation Ingénieur se fait désormais sur 5 années après le Bac (Bac+5).

En ce qui concerne la formation en Architecture du Paysage, les étudiants sont recrutés après une année commune aux ingénieurs. Elle continue donc à se déployer sur 2 années subdivisées en 4 semestres dont le dernier est consacré à un projet de fin d’études (PFE).

Dans le cadre de cette réforme, les filières de formation font l’objet d’un dossier d’accréditation qui doit être élaboré par l’institution de formation et soumis à validation par une commission technique chapeautée par la CNaCES (Commission Nationale de Coordination de l’Enseignement Supérieur).

Il a donc fallu quelques années de travail et de concertations aussi bien en interne (entre les membres du département et avec ceux des autres filières avec lesquels il y a des cours en commun) qu’en externe (anciens lauréats, partenaires socio-économiques, employeurs potentiels …) pour élaborer un cursus adapté aux particularités de l’exercice du métier au Maroc et au marché du travail (essentiellement orienté vers le secteur privé). L’accréditation est valable pour une durée de 4 années avec des évaluations de mi-parcours (en interne et en externe) pour procéder aux éventuels ajustements. La première accréditation n’a eu lieu qu’en 2009, bien que la formation de spécialisation ait commencé en 2007. Une autre version a été élaborée et a obtenu l’accréditation en 2014. C’est cette version qui est en cours d’application jusqu’à présent (2019-2020). On peut constater que dans le semestre 3 qui est en réalité le début de la spécialisation en Architecture du Paysage, certains modules généraux considérés nécessaires à la formation de l’ingénieur persistent avec un volume horaire qui représente le ¼ du total. Les langues représentent 60 heures. Le reste, soit 300 heures sont consacrées aux matières plus spécifiques au profil. Le semestre 4 est dédié aux matières de spécialisation à l’exception du dixième du volume horaire consacré aux outils de contrôle de gestion considérés importants pour la formation. C’est dans ce semestre que figure un voyage d’études à travers le Maroc qui permet aux étudiants de découvrir la diversité écologique, géologique, architecturale et culturelle du pays et partant la diversité paysagère. Pour les responsables de l’enseignement, c’est aussi la meilleure occasion d’illustrer les différentes matières enseignées. Le semestre 5 ne comprend que des modules en relation très étroite avec les compétences que l’architecte paysagiste doit acquérir.

Il est à noter que la formation se passe sur 2 campus : celui d’Agadir pour les semestres 3 et 4 et celui de Rabat pour le semestre 5. Cette organisation a l’avantage de permettre aux étudiants de se retrouver dans des contextes urbains, climatiques et culturels différents qui ne peuvent que favoriser l’esprit d’observation et donc de créativité.

Le dernier semestre de la formation est subdivisé en 2 périodes. La première consiste en un stage en entreprise ou en bureau d’études d’aménagement du paysage. Ce stage qui dure 2 à 3 mois en fonction des situations a pour objectif de permettre aux futurs lauréats de découvrir le monde du travail dans ses différentes facettes et de prendre contact avec des employeurs potentiels. Durant le stage, les étudiants sont encouragés à prendre part aux activités de leur lieu de stage pour bien s’imprégner du métier. La deuxième partie du semestre est consacrée au PFE dont le thème peut être proposé par le maître de stage (avec approbation du corps enseignant) et dans ce cas, le stage est prolongé jusqu’à la finalisation du travail. Si les étudiants ne trouvent pas de thèmes intéressants dans leur lieu de stage, ils réintègrent l’IAV et choisissent des thèmes en concertation avec les enseignants chercheurs de la spécialité. Les thèmes sont souvent en relation avec une problématique d’aménagement paysager mais peuvent parfois revêtir un aspect purement technique.

Depuis l’entrée en vigueur de la réforme (Bac+5), l’IAV a formé 149 lauréats de 2009 à 2019.

Il reste à signaler que le département Paysage et Environnement de l’IAV Hassan II qui est responsable de la formation en Architecture du Paysage a préparé une nouvelle accréditation dans laquelle la spécialisation commence dès la 3ème année (1ère année du cycle ingénieur). Le programme développé met l’accent sur les activités de projet dans chacun des 6 semestres. Cette accréditation a été déposée en vue de son application à la rentrée prochaine.

Pour le développement des connaissances dans le domaine du paysage, le Centre des Etudes doctorales de l’IAV Hassan II a mis en place l’unité de recherche Paysage et Environnement où les doctorants inscrits travaillent sur des thématiques relatives au domaine avec pour objectif le développement de concepts et la résolution de problèmes spécifiques.

Formation dans les écoles privées

Le secteur de l’enseignement privé a compris l’importance du domaine du paysage. C’est pour cela que la formation en Architecture du Paysage est offerte dans quelques institutions privées telles que l’Ecole d’Architecture de Casablanca et l’Université Privée de Fès. En effet, vu que l’IAV est une institution à accès régulé où seuls les bacheliers ayant obtenu des notes élevées peuvent accéder, un grand nombre de parents ne trouvent que le secteur privé pour inscrire leurs enfants. De toutes les façons cela montre bien que le potentiel est grand pour l’exercice de la profession de paysagiste au niveau du Maroc.

Conclusion

Cet aperçu sur la formation en Paysage au Maroc montre que l’IAV a été le promoteur de ce profil. Grâce à cela, quelques centaines de lauréats occupent des postes importants dans diverses administrations publiques où ils sont des donneurs d’ordre mais aussi dans le secteur privé où ils occupent des postes de directeurs techniques ou de gérants. Plusieurs sont même des chefs d’entreprise ou de bureaux d’études. Ce sont ces lauréats qui ont donné au métier du Paysage l’élan qu’il connait aujourd’hui ainsi qu’une grande visibilité à l’échelle nationale. Il reste toutefois à consolider les acquis et à renforcer la formation dans les établissements publics pour que l’accès soit permis à toutes les catégories de la population. Pour cela, il est indispensable de procéder au recrutement de jeunes enseignants pour assurer la relève vu que les actuels enseignants vont bientôt partir à la retraite. Il faut aussi rendre disponibles les moyens financiers en vue d’atteindre les objectifs pédagogiques auxquels aspire la formation dans ce domaine si particulier.  

 

Moulay Chérif HARROUNI