Protection de l’environnement

Quelle rôle du « Paysage » et « Paysagistes »

Conscient de la fragilité de sa diversité écosystémique et paysagère, de sa vulnérabilité très élevée face aux impacts des changements climatiques et de la pression de plus en plus forte exercée sur ses ressources naturelles, le Maroc a choisi volontairement d’anticiper la protection de son environnement, et la préservation de ses ressources naturelles

Motivé par cette prise de conscience précoce, le Maroc a amorcé la transition vers un nouveau modèle de développement plus respectueux de son patrimoine naturel, culturel et paysager, en optant pour un développement durable et une transition énergétique vers les énergies propres et renouvelables. Or, dans ce choix stratégique, la dimension Paysagère s’est trouvé marginalisée par les acteurs, publics et privés, souvent par ignorance de l’importance capitale que joue dans les équilibres territoriales, écologique, socioculturel et économique.

L’engagement du Maroc dans cette transaction stratégique a été entamée par la ratification des conventions et protocoles internationaux, l’adaptation et le renforcement de l’arsenal juridique par de nouveaux textes de lois et codes, et le lancement de plusieurs grands chantiers liés directement à la protection de l’environnement et la préservation des ressources naturelles du pays.

D’abord, le Royaume a adopté et ratifié plus de 55 conventions et protocoles internationaux, portant sur la préservation et la valorisation de l’environnement dans toutes ses composantes.

Ensuite, l’engagement international du Maroc envers la cause environnementale s’est répercuté sur l’arsenal juridique national dans l’objectif de s’aligner aux conventions internationaux ratifiées par le Maroc, avec plus de 68 textes juridiques adoptés, pendant moins de 20 ans, en plus de l’instauration d’un conseil national pour l’environnement dont l’objectif principal est de préserver l’équilibre écologique du milieu naturel notamment les eaux, le sol, l’air, la faune, la flore et le paysage.

Enfin sur le plan pratique, les textes juridiques se sont concrétiser par le lancement de chantiers structurants très ambitieux, tels que le programme des énergies renouvelables, la mobilisation et la préservation des ressources hydriques, le plan national des aires protégées visant la préservation et valorisation des sites naturels à intérêt biologique et écologique.

Malheureusement, tous ces efforts colossaux déployés par les autorités et l’ensembles des intervenants ont négligé la composante Paysagère dans la plupart des cas, et se sont limités à la préservation des composantes purement physiques des milieux et des sites. En effet, les textes de loi, dont la charte nationale de l’environnement, prescrivent le droit à l’environnement sans pour autant qu’il soit opposable aux tiers dans les documents d’urbanisme et sans y intégrer les acteurs du paysage.

Cette inconscience de l’importance du Paysage dans la protection de l’environnement et la préservation du patrimoine et ressources naturelles trouve son explication dans la complexité de la notion du Paysage en elle-même.

En étant une discipline relativement nouvelle au Maroc, la perception de la dimension Paysagère reste inaccessible à bon nombre de décideurs et d’acteurs principaux, du moment qu’elle requière une compétence à la fois pointue et diversifiée, capable de décortiquer l’interdépendance entre les dimensions matérielle, représentationnelle et praxéologique du paysage. Ecologie, bioclimatologie, phytogéographie, botanique, ethnobotanique, pédologie, géographie, géomorphologie, hydrologie, sociologie, archéologie… sont tous des disciplines scientifiques que le paysagiste est amené à maitriser, en tant que maitre d’œuvre concepteur, et les conjuguer à la maitrise de conception artistique afin de proposer des plans et des projets d’aménagements conciliant conservation et valorisation des sites.

Contrairement aux scientifiques, qui n’ont pas généralement de compétences de projeteurs au sens du dessin de projet d’aménagement de l’espace, le paysagiste est un scénographe, qui s’appuient sur les connaissances scientifiques des états et des évolutions des paysages, des sites et des écosystèmes. Il est le complément indispensable des scientifiques, non seulement en termes d’aménagement de site et de l’espace urbain, mais en termes de mise en cohérence formelle et fonctionnelle des différents types de projets qui construisent un territoire, cohérence pensée en amont de ceux-ci.

Le paysagiste représente alors l’homme du terrain metteur en scène des politiques environnementales en s’appuyant à la fois sur sa maitrise des connaissances scientifiques et des compétences artistiques.

Ainsi, l’intervention du paysagiste dans la protection de l’environnement se traduit à travers divers actions, à savoir :

  • La défense de l’environnement dans l’espace urbain : le paysagiste est le seul défendeur de l’environnement et de la nature au sein de nos villes. Face aux promoteurs et acteurs (dont le seul objectif est le bénéfice matériel par la multiplication de bâtiments et infrastructures), il intervient pour introduire la nature au sein de nos quartiers et lotissements et améliorer le cadre de vie des citoyens ;
  • L’accompagnement de l’implantation des grandes infrastructures, comme les autoroutes ou les ports, en veillant sur l’intégration de ces composantes anthropiques dans leurs entourage et l’atténuation de leurs impacts sur l’environnement immédiat ;
  • La mise en harmonie des projets de développement urbain contenant lotissements, complexes résidentiels, zones d’activités, zones touristiques…etc, avec les écosystèmes locaux, grâce à sa sensibilité aux particularités écologiques et biologiques des sites ;
  • En tant que planificateur territorial et urbain : l’instauration d’outils de planification urbaine et territoriale, comme les trames vertes et bleus, la mise en place de corridors écologiques, dans la perspective de garder l’échange de la biodiversité et la mobilité des espèces entre les différents espaces naturels spontanés ou aménagés ;
  • La conservation de la biodiversité par la connaissance approfondie des végétaux, le recours aux plantes endémiques, et par conséquence la préservation des habitats pour la faune locale ;
  • La valorisation du patrimoine immatériel des populations locales, symbolisée par les produits de terroirs et le savoir-faire ancestral, qui favorisent la biodiversité et l’utilisation rationnelle des ressources naturelles ;
  • La rationalisation de l’utilisation des ressources en eau, par la conception de projets efficients, l’utilisation de plantes locales mieux adaptées aux conditions pédoclimatiques, et l’ménageant des jardins de pluie permettant la rétention des eaux de pluies pour subvenir au besoin d’arrosage ;
  • Atténuation des impacts des inondations par l’utilisation de revêtements drainant, au lieux des matériaux étanches, généralement proposés par les autres maitres d’œuvres ;
  • L’instauration de chartes de l’arbre, outil de multiplication paysagère de l’arbre dans la ville et moyen d’amélioration de la qualité de l’air. En effet, annuellement un arbre adulte produit environ 30 kg d’O2, rejette 700 lires d’eau dans l’air, absorbe 50 kg de CO2, et ingurgite 2 tonnes de poussière. La présence d’arbres dans les zones chaudes adoucie la température ambiante de 4 à 6°C ;
  • La favorisation d’installations publics efficients énergétiquement : éclairage public, pompage d’eau solaires, fontaines et jets d’eau…etc ;
  • La limitation des émissions de gaz à effet de serre, par la conception d’espaces demandant moins d’entretien : tonte, taille des haies, pompage d’eau ;
  • L’encouragement de l’écotourisme, à travers l’aménagement de parcs, de réserves naturelles, de circuits pédestres, d’équipement d’activités en pleine nature ;
  • La réhabilitation et l’atténuation des impacts sur l’environnement engendrés par des projets nuisibles comme les carrières et les décharge publiques, en les transformant en parcs d’attraction et espaces de loisirs ;
  • La sensibilisation du grand public et surtout des jeunes à propos de la priorité de la protection de l’environnement, par la conception de projets éducatifs, tels que jardins botaniques, jardins d’essais, parcs zoologiques, ainsi que l’installation de panneaux informatifs et explicatifs ;

Si les scientifiques mènent des recherches plus ou moins théoriques pour comprendre le fonctionnement des écosystèmes, leurs évolutions dans le temps, et leurs interactions avec les activités humaines, les paysagistes de leur côté agissent de manière concrète à travers la planification, la conception, la réalisation et la réhabilitation et l’atténuation des impacts sur l’environnement.

Pour un paysagiste, la protection de l’environnement est à la fois un dogme et une pratique quotidienne.

Ameziane Mohamed,

Paysagiste concepteur, membre de l’AMAP

 

Sources bibliographiques :

  • Ministère délégué auprès du Ministre de l’Energie, des Mines, de l’Eau et de l’Environnement, chargé de l’Environnement, Mars 2014: politique du changement climatique au Maroc, 40p ;
  • La Banque Mondiale, 2016: Les 5 axes d’action du Maroc contre le changement climatique, Novembre ;
  • Programme des Nations Unies pour l’environnement;
  • Charte Nationale de l’Environnement, 2012 ;
  • Loi 81-12 relative au littoral, 2015;
  • Haut-Commissariat au Plan, 2019: tableau de bord sectoriel de l'économie marocaine;
  • Haut-commissariat des eaux et forêts et de la lutte contre la désertification, 2013 : Cadrage à l’horizon 2020 du Plan Directeur des Aires Protégées au Maroc.
  • Pierre Donadieu , 2007: Le paysage, les paysagistes et le développement durable : quelles perspectives ?
  • Evelyne Gauché, 2019: Le paysage à l’épreuve de la complexité : les raisons de l’action paysagère;
  • Kawtar NAJIB, 2014: L’eau et la société dans un milieu rural aride De l’analyse vers la modélisation d’un système fragile et complexe Le cas du bassin versant du Souss au Sud-ouest du Maroc Karima ASKASSAY;